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Cépages rares et oubliés : les vignes que des vignerons sauvent de la disparition

Cépages rares et oubliés : les vignes que des vignerons sauvent de la disparition

Un cépage rare oublié est une variété de raisin locale que le phylloxéra, puis la vogue des cépages internationaux, avaient presque effacée des vignes françaises : morrastel, terret blanc, petit meslier, prunelart. Quelques domaines la replantent aujourd'hui, et son vin, rouge ou blanc, raconte un terroir autrement que le cabernet sauvignon ou le sauvignon blanc.

Oubliés des vignes, pas des collections

  • Un cépage oublié est une variété autochtone qui a presque disparu des vignes, sans avoir disparu des collections ampélographiques.
  • Il revient par des vignerons indépendants, souvent en IGP ou en vin de France, parce que les règles d'appellation l'ont longtemps exclu.
  • Au verre, un vin issu d'un cépage rare surprend : plus léger, plus acide ou plus épicé que les standards du marché.

Ce qu'on appelle un cépage oublié

Un cépage oublié, ou cépage rare, est une variété de vigne cultivée pendant des siècles dans une région précise, puis abandonnée au point de ne plus couvrir que quelques parcelles. Il n'a pas disparu : il survit dans de vieilles vignes complantées, chez un vigneron obstiné ou dans un conservatoire. Le mot « oublié » décrit donc l'usage, pas l'existence. Le cépage est connu des ampélographes, il figure parfois au catalogue officiel des variétés autorisées, mais plus personne n'en tire de vin commercialisé.

On le distingue de deux voisins. Le cépage autochtone est simplement né dans sa région, qu'il soit rare ou très planté : la syrah est autochtone de la vallée du Rhône et n'a rien d'oublié. Le cépage méconnu, lui, est parfois abondant ailleurs : la ribolla gialla du Frioul ou le viosinho portugais sont rares dans un verre français mais courants dans leur pays. Un cépage rare oublié cumule les deux traits : né ici, et presque perdu ici.

Dans le Midi, la liste est longue. Le vignoble du Languedoc, de la garrigue au Pic Saint-Loup, a porté l'œillade, le morrastel, l'aspiran, le piquepoul noir, le terret noir, gris et blanc, le ribeyrenc, la clairette rose. La plupart ont reculé en quelques décennies, remplacés par des plants plus productifs ou plus faciles à vendre.

Pourquoi tant de cépages ont été oubliés en France

Trois vagues expliquent ce recul, et elles se sont additionnées sur un peu plus d'un siècle.

Le phylloxéra, première rupture

À la fin du XIXᵉ siècle, le phylloxéra détruit la quasi-totalité du vignoble français. La reconstitution se fait par greffe sur porte-greffe américain, et chaque domaine choisit alors ce qu'il replante. Les variétés délicates, peu productives ou sensibles aux maladies ne sont pas reprises. Beaucoup de cépages locaux s'arrêtent là, faute de greffons ou de volonté de les multiplier.

La production de vin de masse

Au XXᵉ siècle, le Midi devient le grand fournisseur de vin de table. L'aramon, très productif, couvre des surfaces immenses. La recherche du rendement élimine les cépages qui donnent peu, même quand leur vin est meilleur. La superficie de plantation des variétés anciennes fond, parcelle après parcelle, à chaque arrachage.

L'uniformisation internationale

Puis viennent les cépages que le monde entier reconnaît sur une étiquette : cabernet sauvignon, merlot, chardonnay, sauvignon blanc, syrah. Les primes à l'arrachage et à la replantation, la demande à l'export et les règles d'appellation poussent dans le même sens. Une AOC fixe la liste des cépages admis : un vigneron qui plante une variété hors liste ne peut plus revendiquer l'appellation. Le cépage oublié devient alors un handicap commercial autant qu'agronomique.

Tour de France des cépages rares à connaître

Chaque région viticole a les siens. Voici une sélection de ceux qu'on retrouve aujourd'hui en bouteille, chez des vignerons qui les ont replantés ou conservés.

CépageCouleurRégion d'origineProfil au verre
MorrastelNoirLanguedocVin rouge coloré, acidité vive, fruit noir
Œillade noireNoirLanguedoc, ProvenceRouge léger et fruité, proche d'un vin de soif
Terret blancBlancLanguedoc (étang de Thau)Blanc sec, frais, finale légèrement amère
RibeyrencNoirLanguedocRouge peu tannique, épicé, peu d'alcool
Manseng noirNoirSud-Ouest, PyrénéesRouge frais, tendu, poivré
PrunelartNoirGaillacRouge fruité, tanins fins
OndencBlancGaillacBlanc sec ou moelleux, arômes de fruits blancs
Petit meslierBlancChampagneAcidité très haute, notes d'agrumes
RomorantinBlancVal de LoireBlanc minéral qui gagne à vieillir
TressotNoirBourgogne (Yonne)Rouge pâle et acidulé

Languedoc et Provence : les rouges légers du Midi

Le morrastel donne un vin rouge d'une couleur soutenue mais d'une bouche vive, loin de la lourdeur qu'on prête aux rouges du Sud. L'œillade noire, parfois confondue avec la cinsault, livre des rouges tendres, à boire frais. Le ribeyrenc, noir ou blanc, a été relancé par quelques domaines de l'Hérault : son vin rouge titre peu d'alcool pour la région, ce qui le rend très actuel. Côté blanc, le terret et le piquepoul restent attachés aux bords de l'étang de Thau, et la clairette rose apporte des rosés pâles et délicats.

Sud-Ouest : le conservatoire de Gaillac et des Pyrénées

Le Sud-Ouest est sans doute la région qui a le mieux gardé ses variétés. À Gaillac, la famille Plageoles a replanté prunelart, ondenc et verdanel. Le manseng noir, cousin rouge des mansengs blancs du Jurançon, revient dans le Béarn et les Pyrénées, tandis que le len de l'el et le mauzac gardent leur place dans le gaillac AOP blanc sec. Le petit verdot, à l'origine planté dans le Bordelais aux côtés du cabernet franc et du cabernet sauvignon, reste lui un cépage d'appoint : rare en Gironde, il est paradoxalement répandu dans le nouveau monde. La carmenère, présente dans bien des châteaux de Bordeaux avant le phylloxéra, a presque quitté la région pour prospérer au Chili, et le sémillon, longtemps majoritaire dans les blancs bordelais, cède également du terrain. À Fronton, la négrette reste en revanche le cépage principal des coteaux, capricieuse mais très aromatique.

Loire, Champagne, Bourgogne, Savoie : les rares du Nord

En Champagne, trois variétés anciennes restent autorisées à côté du chardonnay, du pinot noir et du meunier : le petit meslier, l'arbane et le pinot blanc. Elles ne couvrent qu'une infime part du vignoble, et quelques maisons en font des cuvées dédiées. Dans le Val de Loire, le romorantin est le seul cépage de l'appellation Cour-Cheverny, et certains vignerons produisent aussi en IGP Val de Loire des blancs secs à base de variétés anciennes. Le grolleau, souple et léger, et le pineau d'aunis, poivré, des coteaux du Loir, sont également vinifiés en monocépage par des vignerons locaux. Dans la vallée du Rhône, la counoise, admise à Châteauneuf-du-Pape, entre dans l'assemblage de quelques cuvées. En Bourgogne, le tressot et le césar, ce dernier encore admis à Irancy, rappellent que la région ne s'est pas toujours résumée au pinot noir. En Savoie et en Isère, persan, verdesse et étraire de la dui sont sauvés par une poignée de domaines. Le Jura, enfin, garde à côté du poulsard et du trousseau quelques pieds de petit béclan et d'enfariné, que des amateurs de vins du Jura retrouvent dans de rares cuvées.

Comment les cépages oubliés reviennent-ils dans les vignes ?

Le retour d'un cépage rare passe presque toujours par les mêmes étapes, et il prend des années.

  1. Retrouver la vigne. Un vigneron repère quelques pieds dans une vieille parcelle complantée, ou s'adresse à une collection. Le Centre de ressources biologiques de la vigne de Vassal-Montpellier, rattaché à l'INRAE, conserve plusieurs milliers de variétés du monde entier : c'est la mémoire vivante de l'ampélographie.
  2. L'identifier et l'inscrire. Pour être planté et vendu, un cépage doit figurer au catalogue officiel des variétés de vigne. Certains y ont été réinscrits récemment, après des années de démarches portées par des vignerons et des syndicats.
  3. Le multiplier. Sélection massale sur les vieux pieds, greffage, pépinière : la première vendange arrive trois à quatre ans après la plantation.
  4. Le vendre. Faute de place dans les règles d'appellation, beaucoup de ces vins sortent en IGP ou en vin de France. Une IGP rouge ou une IGP blanc sec bio laisse plus de liberté sur l'encépagement qu'une AOC rouge ou une AOC blanc sec.

Le réchauffement climatique a donné un argument nouveau à ce travail. Beaucoup de cépages oubliés mûrissent tard, gardent leur acidité et produisent des vins moins chargés en alcool. Là où la syrah ou le grenache montent en degré, un morrastel ou un manseng noir tiennent mieux la chaleur. Plusieurs interprofessions étudient désormais ces variétés comme des pistes d'adaptation, et plus seulement comme du patrimoine historique. Dans le sud de l'Europe, des cépages locaux jugés plus résistants à la sécheresse sont utilisés dans des parcelles d'essai, pour mesurer leur maturité et la qualité du raisin sur plusieurs millésimes.

Cépages oubliés : lesquels, pour quel goût et où les boire

Quels sont les cépages oubliés en France ?

Ils se comptent par centaines. Parmi ceux qu'on retrouve en bouteille : morrastel, œillade, ribeyrenc, terret et aspiran en Languedoc ; prunelart, ondenc, verdanel et manseng noir dans le Sud-Ouest ; petit meslier et arbane en Champagne ; romorantin en Loire ; tressot et césar en Bourgogne ; persan et verdesse dans les Alpes.

Un vin issu d'un cépage rare est-il forcément meilleur ?

Non. Certains cépages ont été abandonnés parce que leur vin était décevant ou leur culture trop difficile. La rareté ne garantit rien ; c'est le travail du vigneron, sur une variété adaptée à son terroir, qui fait la qualité du verre.

Pourquoi ces vins portent-ils souvent la mention vin de France ?

Parce que le cépage ne figure pas dans la liste de l'appellation locale. Le vigneron renonce alors à l'AOC et vend sous IGP ou en vin de France, ce qui l'autorise à nommer la variété sur l'étiquette.

Où déguster des cépages rares ?

Chez les cavistes et les bars à vin qui travaillent avec des vignerons indépendants, dans les salons de vins naturels et directement au domaine. Les bars à vins nature les mettent souvent à la carte dès qu'une cuvée est disponible.

Pourquoi redécouvrir ces cépages oubliés ?

La première raison est gustative. Un cépage rare offre ce que les grands cépages internationaux ne donnent plus : une surprise. Un vin rouge de morrastel n'a ni le fruit d'un merlot ni l'ampleur d'une syrah ; un blanc de terret n'a rien d'un chardonnay. Pour qui pense connaître les vins du Midi, c'est une autre carte qui s'ouvre, avec des vins souvent plus digestes, plus frais, moins boisés.

La deuxième est patrimoniale. Chaque variété locale porte une adaptation séculaire à un sol, à un climat, à une façon de travailler. Perdre un cépage, c'est perdre une partie de l'histoire du terroir qui l'a sélectionné. La diversité génétique de la vigne est aussi une réserve face aux maladies et aux sécheresses à venir.

La troisième est économique, et elle concerne directement le buveur. Un vigneron qui conserve une vieille parcelle de cépage oublié produit peu, et souvent moins bien valorisé qu'un vin d'appellation. Sans acheteurs, il n'a aucune raison de ne pas arracher. Commander ce vin, c'est donner un marché à ce travail de conservation. La plupart des cuvées de cépages rares viennent de domaines de quelques hectares, tenus par des vignerons producteurs qui se cachent derrière les bouteilles.

Comment déguster un vin de cépage méconnu

Pas besoin de rituel particulier, mais trois réflexes aident à apprécier ces vins.

  • Oublier les repères habituels. Ne pas chercher le cassis du cabernet ni la vanille d'un élevage en barrique. Goûter d'abord la texture, l'acidité, la longueur.
  • Servir un peu frais. Beaucoup de rouges de cépages oubliés sont légers : un service autour de 14 °C les rend plus précis. Les blancs, comme un terret ou un romorantin, supportent d'être servis moins froids que d'habitude pour révéler leurs arômes.
  • Comparer. Goûter côte à côte un cépage rare et un cépage connu de la même région, par exemple un ribeyrenc et une syrah, ou un terret et un picpoul, montre immédiatement ce qu'apporte la variété.
  • Penser à l'accord. Leur acidité et leur degré modéré en font des vins de table faciles : ce type de rouge léger est souvent utilisé avec la charcuterie, un blanc vif avec les coquillages. Le goût d'un vin d'assemblage se lit moins bien ; les cuvées d'un seul cépage sont les plus parlantes pour un amateur.

Pour les blancs, la sélection de vins blancs, du muscadet au riesling fait place à ces variétés anciennes à côté des classiques, ce qui permet justement la comparaison.

Où goûter les cépages rares

Les bars à vins nature et les cavistes attentifs suivent de près les vignerons qui travaillent des cépages rares ou en voie de disparition. Quand une cuvée arrive, elle entre vite à la carte, même si les quantités ne permettent pas de la garder longtemps : ces domaines produisent souvent quelques centaines de bouteilles d'une variété, pas davantage. Un vin présent un mois peut ne revenir que l'année suivante ; mieux vaut le goûter au verre ou l'emporter tant qu'il est là.

Certains établissements consacrent une soirée entière à ces variétés. Un vigneron présente ses parcelles, explique sa sélection massale ou clonale et ouvre plusieurs bouteilles. Pas de fiche technique à apprendre ni de dégustation chronométrée : du vin, la personne qui l'a fait et une conversation sur le patrimoine viticole de la région. Le principe est décrit dans la page sur les soirées vignerons au bar à vin, et au comptoir, un bon serveur raconte volontiers l'histoire de chaque cépage servi au verre.

L'abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.

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